Il y a des réalités que les débats parlementaires n’effacent pas. Pendant que les sénateurs s’apprêtent à examiner pour la deuxième fois, les 11, 12 et 13 mai 2026, la proposition de loi sur le droit à l’aide à mourir, des personnes atteintes de maladies incurables font leurs valises. Direction la Belgique ou la Suisse, où la loi leur accorde ce que la France leur refuse encore : le droit de décider de l’heure de leur mort, dans des conditions médicales encadrées.
Ce n’est pas une métaphore. En Belgique, l’euthanasie est légale depuis 2002. En Suisse, le suicide assisté est toléré depuis plusieurs décennies via des associations comme Dignitas ou Exit. Des Français y recourent chaque année, sans que les chiffres exacts soient rendus publics par les autorités françaises. Ce que l’on sait, c’est que ce déplacement coûte cher, voir plusieurs milliers d’euros, et qu’il s’effectue le plus souvent loin des proches, dans un cadre étranger, faute d’alternative légale en France.
La lenteur du processus législatif français n’est pas un mystère. La proposition de loi portée par le député Olivier Falorni a été adoptée une première fois à l’Assemblée nationale le 27 mai 2025, par 305 voix pour et 199 contre. Le Sénat l’a rejetée le 28 janvier 2026. L’Assemblée l’a adoptée une deuxième fois le 25 février 2026. Le Sénat, où la majorité LR-centristes reste largement hostile au texte, doit maintenant se prononcer à nouveau. Si le blocage persiste, une commission mixte paritaire sera convoquée. Si elle échoue, l’Assemblée aura le dernier mot, mais le calendrier pousse la promulgation éventuelle vers l’automne 2026, au mieux.
« Avec ce projet de loi, on regarde la mort en face »
Emmanuel Macron sur la fin de vie
Une personne atteinte d’un cancer en phase terminale, une personne confrontée à une maladie incurable avec des souffrances que rien ne soulage, ne disposent pas de plusieurs années pour attendre qu’une commission mixte paritaire trouve un compromis. Le texte adopté par l’Assemblée fixe pourtant des conditions strictes : être majeur, résider en France, être atteint d’une affection grave et incurable engageant le pronostic vital en phase avancée ou terminale, être capable d’exprimer librement sa volonté, souffrir de façon réfractaire. Le cadre proposé est bien précis, pensé pour des situations où la médecine a déjà épuisé ses possibilités.
La France manque de soins palliatifs. La Cour des comptes a estimé qu’environ 180 000 patients par an qui pourraient en bénéficier n’y ont pas accès. Ce déficit est réel, documenté, et personne ne le conteste sérieusement. Mais cet argument, aussi légitime soit-il, ne répond pas à la question de ceux pour qui les soins palliatifs ne suffisent plus, ou pour qui la mort annoncée ne suffit pas à justifier d’en passer par des semaines ou des mois d’agonie médicalisée. Améliorer les soins palliatifs et ouvrir un droit à l’aide à mourir ne sont pas deux options exclusives. Les deux propositions de loi examinées en parallèle, l’une sur les soins palliatifs adoptée à l’unanimité, montrent d’ailleurs que le législateur l’a compris.
Traverser une frontière pour mourir dans un pays étranger, séparé des siens, après avoir payé de sa poche ce que la loi française pourrait lui proposer. Partir dignement.
Ce n’est pas une question d’idéologie. C’est une question de cohérence entre les valeurs que la République dit défendre, la dignité, la liberté, la solidarité, et ce qu’elle permet concrètement à ses citoyens les plus vulnérables.
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